Urgences médicales au cabinet dentaire : Protocoles et conduite à tenir
Les urgences médicales au cabinet dentaire, bien que rares, peuvent engager le pronostic vital. Chaque praticien doit être formé à leur reconnaissance et à leur prise en charge immédiate.
Épidémiologie et cadre réglementaire
Fréquence des urgences
Incidence :
- 1 urgence médicale tous les 3-5 ans par praticien
- Malaise vagal : 60% des urgences
- Urgences vitales : < 10% des cas
Facteurs de risque :
- Âge > 65 ans
- Antécédents cardio-vasculaires
- Stress et anxiété
- Jeûne prolongé
Obligations légales
Code de déontologie (article R.4127-209) :
Le chirurgien-dentiste doit être en mesure de pratiquer les gestes de premiers secours.
Matériel obligatoire :
- Trousse d'urgence complète et accessible
- Oxygène médical (recommandé, obligatoire dans certaines régions)
- Défibrillateur automatisé externe (DAE) fortement recommandé
Formation :
- AFGSU 2 (Attestation de Formation aux Gestes et Soins d'Urgence) recommandée
- Recyclage tous les 4 ans
- Formation aux urgences dentaires obligatoire (DPC)
Trousse d'urgence : Contenu et utilisation
Matériel médical
Dispositifs de ventilation :
- Ballon autoremplisseur à valve unidirectionnelle (BAVU)
- Masques faciaux (tailles adulte et enfant)
- Canules oro-pharyngées de Guedel (tailles 3-4-5)
- Insufflateur d'oxygène avec masque
Matériel d'examen :
- Stéthoscope
- Tensiomètre
- Saturomètre (SpO2)
- Lecteur de glycémie capillaire
Autres :
- Compresses stériles
- Seringues et aiguilles
- Garrot
- Couverture de survie
Médicaments d'urgence
Trousse minimale :
| Médicament | Indication | Posologie |
|---|---|---|
| Adrénaline (0,25mg/0,25mL) | Choc anaphylactique, arrêt cardiaque | 0,25-0,5mg IM |
| Aspirine 300mg | Infarctus du myocarde | 250-500mg PO à croquer |
| Trinitrine spray | Angor, infarctus | 1-2 bouffées sublinguale |
| Salbutamol spray | Crise d'asthme | 2-4 bouffées |
| Glucose 30% ou sucres | Hypoglycémie | 2 ampoules PO ou 3 sucres |
| Hydroxyzine 25mg | Anxiété sévère | 25-50mg PO |
| Hydrocortisone 100mg | Œdème de Quincke, insuffisance surrénalienne | 100-200mg IV/IM |
Conservation :
- Vérification mensuelle des péremptions
- Rangement dans un endroit accessible
- Inventaire et traçabilité
Principales urgences médicales
1. Malaise vagal (lipothymie)
Le plus fréquent : 60% des urgences
Physiopathologie :
Hypotension par vasodilatation artérielle et bradycardie réflexe.
Signes cliniques :
- Pâleur, sueurs froides
- Nausées
- Sensation de malaise
- Bradycardie (FC < 60/min)
- Hypotension
- Perte de connaissance brève possible
Conduite à tenir :
- Arrêt des soins
- Position allongée, jambes surélevées (30-45°)
- Desserer les vêtements
- Ventilation de la salle
- Surveillance : pouls, PA, conscience
- Ammoniaque : si perte de connaissance
- Récupération progressive en 2-5 minutes
Prévention :
- Éviter le jeûne prolongé
- Installation confortable
- Gestion du stress et de l'anxiété
- Éviter les changements de position brusques
2. Crise d'asthme
Fréquence : 10% de la population asthmatique
Signes de gravité :
- Difficulté à parler (phrases hachées)
- Cyanose
- Tirage intercostal
- SpO2 < 90%
- Silence auscultatoire (signe de gravité extrême)
Prise en charge :
Crise simple :
- Arrêt des soins, position demi-assise
- Rassurer le patient
- Bronchodilatateur : Salbutamol 2-4 bouffées (spray ou chambre d'inhalation)
- Oxygène 3-6 L/min si disponible
- Surveillance : amélioration en 5-10 minutes
Crise sévère (échec après 2 inhalations) :
- Appel du SAMU (15)
- Poursuivre les bronchodilatateurs
- Position demi-assise stricte
- Oxygène haut débit
- Corticoïdes : Hydrocortisone 100-200mg IV si voie veineuse
3. Réaction allergique et choc anaphylactique
Agents causaux :
- Anesthésiques locaux (rares : < 1%)
- Latex
- Antibiotiques
- AINS
Classification :
Grade I (réaction locale) :
- Érythème, prurit
- Urticaire localisée
Grade II (réaction modérée) :
- Urticaire généralisée
- Œdème de Quincke
- Bronchospasme modéré
Grade III (choc anaphylactique) :
- Collapsus cardiovasculaire
- Bronchospasme sévère
- Perte de conscience
Grade IV (arrêt cardiaque) :
- Arrêt cardiorespiratoire
Conduite à tenir selon la gravité :
Grade I :
- Arrêt de l'exposition à l'allergène
- Antihistaminique PO
- Surveillance 30 minutes
Grade II :
- Appel du SAMU (15)
- Adrénaline 0,25mg IM (face antérolatérale de la cuisse)
- Corticoïdes : Hydrocortisone 200mg IV
- Antihistaminique IV
- Position allongée jambes surélevées
Grade III-IV :
- Appel SAMU immédiat
- Adrénaline 0,5mg IM, à renouveler toutes les 5 minutes si nécessaire
- Position allongée
- Oxygène haut débit
- RCP si arrêt cardiaque
4. Malaise hypoglycémique
Population à risque :
Diabétiques traités (insuline, sulfamides hypoglycémiants)
Seuil : Glycémie < 0,6 g/L (3,3 mmol/L)
Signes cliniques :
- Phase d'alerte : sueurs, tremblements, palpitations, faim
- Phase de neuroglycopénie : confusion, troubles visuels, troubles du comportement
- Coma hypoglycémique : perte de connaissance
Prise en charge :
Patient conscient :
- Arrêt des soins
- Resucrage rapide :
- 15g de glucides rapides (3 sucres, jus de fruit, glucose 30% 2 ampoules)
- Contrôle glycémique à 15 minutes
- Si persistance : renouveler le resucrage
- Collation (pain, biscuits) après normalisation
Patient inconscient :
- Appel SAMU (15)
- Position latérale de sécurité (PLS)
- JAMAIS de sucre per os (risque de fausse route)
- Attendre l'arrivée du SAMU (injection de glucagon IM par le SAMU)
Prévention :
- Interrogatoire systématique (diabète traité ?)
- Conseiller un petit-déjeuner avant RDV matinal
- Éviter les RDV prolongés
5. Crise d'angor et infarctus du myocarde
Angor (angine de poitrine) :
Douleur thoracique par ischémie myocardique réversible.
Infarctus du myocarde (IDM) :
Nécrose myocardique par occlusion coronaire.
Signes cliniques :
Angor typique :
- Douleur rétro-sternale constrictive
- Irradiation mâchoire, bras gauche
- Déclenchée par l'effort ou le stress
- Calmée par le repos et la trinitrine (< 3 min)
Infarctus :
- Douleur similaire mais INTENSE et PROLONGÉE (> 20 min)
- NON calmée par la trinitrine
- Sueurs, nausées, angoisse
- Parfois forme atypique : douleur épigastrique, essoufflement seul
Conduite à tenir :
Angor simple :
- Arrêt des soins, patient assis
- Trinitrine : 1 bouffée sublinguale
- Attendre 3 minutes
- Si douleur persiste : 2e bouffée
- Si amélioration : repos 15 minutes puis surveillance
- Si douleur > 5-10 min ou signes de gravité : passer au protocole IDM
Infarctus du myocarde (ou suspicion) :
- Appel SAMU (15) IMMÉDIAT
- Arrêt des soins, patient en position demi-assise
- Aspirine 250-500mg à croquer (antiagrégant)
- Trinitrine (sauf contre-indication : TA systolique < 100 mmHg)
- Oxygène 5-10 L/min
- Rassurer le patient
- Surveillance continue : conscience, pouls, PA
- Prêt pour RCP si arrêt cardiaque
⚠️ Contre-indications de la trinitrine :
- Hypotension (TAS < 100 mmHg)
- Prise de Viagra/Cialis dans les 24-48h (risque de collapsus)
6. Accident vasculaire cérébral (AVC)
Reconnaissance : Échelle de Cincinnati
| Signe | Test | Positif si |
|---|---|---|
| Paralysie faciale | Sourire | Asymétrie du visage |
| Faiblesse du bras | Lever les 2 bras 10 sec | Un bras ne peut être levé ou dévie |
| Trouble de la parole | Répéter une phrase | Difficulté ou incompréhension |
Si 1 signe positif : AVC probable dans 70% des cas
Autres signes :
- Perte de vision unilatérale
- Troubles de l'équilibre
- Céphalée intense et brutale
Prise en charge :
- Appel SAMU (15) URGENT (fenêtre thérapeutique : 4h30)
- Noter l'heure de début des symptômes (crucial pour thrombolyse)
- Position demi-assise ou allongée
- Rassurer, ne pas donner à boire ou à manger
- Surveillance continue
- JAMAIS de médicament (pas d'aspirine sans avis médical)
Importance du délai :
- Thrombolyse possible si < 4h30
- Thrombectomie mécanique possible si < 6h (voire 24h)
- "Time is brain" : chaque minute compte
7. Arrêt cardiorespiratoire
Reconnaissance :
- Patient inconscient
- Absence de réaction aux stimuli
- Absence de respiration normale (gasps possibles)
- Absence de pouls carotidien (vérification < 10 sec)
Chaîne de survie :
- Alerte précoce (15)
- RCP précoce
- Défibrillation précoce
- Prise en charge médicalisée
Réanimation cardio-pulmonaire (RCP) :
Algorithme simplifié :
- Vérifier la conscience (appel, stimulation)
- Libérer les voies aériennes (bascule de la tête, élévation du menton)
- Vérifier la respiration (< 10 sec)
- Si arrêt : appel SAMU (15)
- Massage cardiaque externe (MCE) :
- 100-120 compressions/minute
- Enfoncement 5-6 cm
- Libération complète entre chaque compression
- Centre du thorax (moitié inférieure du sternum)
- Ventilation (si formé et si BAVU disponible) :
- 30 compressions : 2 insufflations
- Sinon : compressions continues
Utilisation du DAE :
- Mettre en route le DAE dès disponible
- Poser les électrodes sur thorax nu
- Suivre les instructions vocales
- Analyse automatique du rythme
- Choc si recommandé : s'écarter du patient
- Reprendre immédiatement la RCP après choc
- Ne pas interrompre jusqu'à l'arrivée des secours
Efficacité :
- RCP immédiate + DAE < 5 min : survie 50-70%
- Chaque minute de retard : - 10% de survie
Organisation du cabinet
Prévention et préparation
Interrogatoire médical rigoureux :
- Antécédents cardio-vasculaires
- Allergies
- Traitements en cours
- Facteurs de risque (diabète, asthme, HTA)
Gestion du stress :
- Prémédication anxiolytique si nécessaire (Hydroxyzine 25-50mg)
- Sédation consciente (MEOPA) pour patients très anxieux
- Anesthésie locale efficace
Formation de l'équipe :
- Réunions de formation régulières
- Simulations d'urgences (1-2 fois/an)
- Actualisation des protocoles
Conduite à tenir générale
Algorithme universel :
- Arrêt des soins
- Évaluation de la conscience (appel, stimulation)
- Si inconscient :
- Appel SAMU (15)
- Position latérale de sécurité (si respiration +)
- RCP (si respiration -)
- Si conscient :
- Évaluation des constantes (PA, pouls, SpO2, glycémie si besoin)
- Diagnostic de la situation
- Prise en charge spécifique
- Surveillance continue
- Traçabilité dans le dossier médical
Responsabilité et aspects médico-légaux
Obligation de moyens :
- Matériel d'urgence conforme et opérationnel
- Formation du praticien et de l'équipe
- Protocoles écrits accessibles
Obligation d'information :
- Information du patient des risques (questionnaire médical)
- Traçabilité dans le dossier
En cas d'urgence :
- Appel du SAMU : protection juridique (article 223-6 du Code pénal : non-assistance à personne en danger)
- Traçabilité écrite de la prise en charge
- Déclaration à l'assurance professionnelle
Conclusion
La gestion des urgences médicales au cabinet dentaire repose sur :
- Une préparation rigoureuse (matériel, formation)
- Une reconnaissance rapide des signes d'alerte
- Une prise en charge immédiate et adaptée
- Un appel précoce du SAMU si nécessaire
Des formations régulières (AFGSU, DPC) et des entraînements pratiques permettent d'acquérir les bons réflexes. La majorité des urgences sont bénignes (malaise vagal) mais le praticien doit être préparé aux situations graves.
"Savoir reconnaître et agir vite peut sauver une vie."
Références :
- SFMU (2021). "Recommandations sur la prise en charge de l'arrêt cardiaque."
- European Resuscitation Council (2021). "Guidelines 2021."
- Ordre National des Chirurgiens-Dentistes (2020). "Guide des urgences médicales au cabinet dentaire."
- HAS (2019). "AFGSU - Attestation de Formation aux Gestes et Soins d'Urgence."